Les Basses Vallées Angevines
et l'action de sauvegarde engagée par la LPO

carte Google/Google map

« Début mars une brise de sud-ouest souffle sur l'Anjou. Le ciel est encore chargé mais le gros des averses est passé. Depuis des semaines, la pluie n'a cessé de tomber, gonflant les rivières qui n'ont pas tardé à inonder les prairies dans les Basses Vallées Angevines.
Sans discontinuer, les vols d'oiseaux se succèdent au-dessus des prairies. L'air est empli des cris sonores des Barges à queue noire, des appels flûtés des Sarcelles d'hiver et des Canards pilets, des cancanements des oies...
Sur les parcelles qui s'assèchent, explorées par des milliers de Pluviers dorés et Vanneaux huppés, les Oies cendrées pâturent sous la garde vigilante de quelques sentinelles. Le long des prairies inondées, les Barges à queue noire auxquelles se sont associés quelques Combattants variés, sondent efficacement le sol immergé à la recherche de lombrics. Plus loin, les canards de surface barbotent sur l'étendue d'eau.
En avril, les clochettes à damier des Fritillaires embellissent d'ores et déjà les parties hautes des prairies. Fin mai, les eaux d'inondation ont laissé place à une végétation herbacée, dense et élevée. Les inflorescences jaunes des Séneçons des marais, les grappes brunes des Rumex et les épis des graminées colorent la surface de la prairie qui ondule au gré du vent. Ici croissent des plantes rares et protégées comme l'Inule britannique et la Gratiole officinale.
Perchés sur les tiges robustes des Rumex, les Tariers des prés, Bergeronnettes printanières, Bruants des roseaux emplissent l'air de leurs strophes brèves typiques du milieu prairial.
Dès l'obscurité tombée, le Râle des genêts émet d'étranges raclements sonores qui montent de la végétation. L'oiseau ne se montrera pas, tout au plus verra-t-on bouger le haut des herbes sur son passage.
Une bonne partie de la nuit, tous les mâles du secteur vont se manifester. »

 Les Basses Vallées Angevines (BVA)

L'appellation « Basses Vallées Angevines » désigne les vastes étendues inondables situées au nord et au sud immédiat d'Angers, traversées par trois rivières - Mayenne, Sarthe et Loir -, qui forme la Maine avant de se jeter dans la Loire.
Cette zone humide d'environ 4 500 ha tient son originalité de la topographie des lieux, large zone alluviale à des altitudes très basses variant de 14 m en aval à 19 m amont.
Les rivières sont soumises à des débordements fréquents, souvent irréguliers et tardifs, et la Loire trouve là un exutoire naturel.

 


carte des BVA (cliquez sur la carte pour une carte Google des sites)

Les Basses Vallées Angevines sont constituées essentiellement de prairies naturelles exploitées traditionnellement pour le foin et le pâturage tardif, créant un paysage varié, prairies ouvertes sur de vastes superficies, bocage à Frênes par endroits parsemé de saules et de peupleraies. La présence d'un habitat prairial, de fossés, de bras morts, de mares et de haies est à l'origine d'une grande diversité d'espèces animales et végétales.
La submersion périodique des prairies accroît l'éventail des ressources alimentaires, assure la cohabitation d'espèces aux besoins variés et crée des frayères pour les poissons.

 Des crues indispensables à l'écosystème du site

Les Basses Vallées Angevines constituent le plus vaste système de confluence du bassin de la Loire.

prairies inondes  Cantenay-pinard
Prairies inondées à Cantenay-Épinard
(photo R. Boussion)

C'est là, à l'entrée du Massif Armoricain, que convergent les trois grands affluents du nord de la Loire, greffant sur le fleuve un cinquième de son bassin versant, par un pédoncule de 12 km : la Maine.
Il offre un écréteur de crue de 200 millions de m3 aux portes d'Angers et un décanteur de 5 000 hectares. Il constitue un biotope de valeur internationale au centre de l'arc atlantique. Il est reconnu à ce titre comme « zone humide d'importance internationale » (site RAMSAR 1995).

 Les paysages des BVA

Le paysage des Basses Vallées Angevines est original à plus d'un titre. Il se compose :
 de très vastes prairies aux contours peu perceptibles, principalement délimitées en période d'étiage par les haies bocagères et par l'amplitude des inondations en période de crues,
 de zones bocagères plus denses qui contrastent avec les zones prairiales ouvertes,
 de fossés et de rivières bordés de Frênes et de saules,
 de villages, hameaux et fermes.

Le Grand-Charanc
Le Grand-Charancé (photo G. Mourgaud)

 Un milieu naturel remarquablement riche...

... mais menacé 

La situation climatique et géographique exceptionnelle de ce site offre un patrimoine naturel remarquable tant au niveau de la faune que de la flore. L'accueil de certaines espèces menacées et la présence d'une flore riche justifient la protection des Basses Vallées Angevines.

La faune

Le lit majeur des cours d'eau est rapidement recouvert lors des crues hivernales et printanières. Les prairies inondées constituent alors une escale de choix pour les oiseaux migrateurs et parfois une zone de repli lors des vagues de froid. À la remontée, les oies s'y posent dès la mi-février, et, pour peu qu'aucun dérangement ne survienne, elles peuvent y stationner plusieurs jours. Le Canard pilet, le Canard siffleur et le Fuligule milouin sont les canards les plus caractéristiques et les plus nombreux en fin d'hiver.

Barges  queue noire Limosa limosa
Barges à queue noire dans les BVA
(photo J.-Cl. Beaudoin)

Barge à queue noire [LAB,Y;RAY,Y]
Barge hollandaise (photo A. Fossé)

Ces zones humides constituent en particulier un site de première importance pour les haltes migratoires des Barges à queue noire. Parties de leurs quartiers d'hiver ouest-africains, et regagnant le Nord de l'Europe, la Hollande principalement mais aussi l'Islande (voir données de baguage), 15 000 à 30 000 d'entre elles (19 000-25 000 le 7·3·04 p. ex.), soit 15 % de la population européenne, transitent chaque printemps par les Basses Vallées Angevines. Citons parmi les autres espèces migratrices : le Vanneau huppé, le Pluvier doré, le Combattant varié, les chevaliers et bécassines, la Mouette rieuse...



Quelques courbes de passage (cliquer sur nom ou graphe pour agrandir ce dernier) :

Canard siffleur

Plus tard en saison, les Basses Vallées Angevines vont héberger une avifaune nicheuse remarquable. Il convient de mentionner le Tarier des prés, le Bruant des roseaux et le Bruant proyer, la Bergeronnette printanière, le Phragmite des joncs et, avec des effectifs moindres, le Vanneau huppé et la Caille des blés. Les fossés et zones inondées en fin de printemps accueillent deux autres espèces moins communes : la Sarcelle d'été et la Marouette ponctuée. Constituée d'espèces migratrices souvent très spécialisées, cette avifaune a de faibles capacités d'adaptation face aux modifications de son habitat et est, par conséquent, partout en voie de raréfaction.

photos Alain Fossé
Tarier des prs Saxicola rubetra
Tarier des prés
Saxicola rubetra chant
Bruant des roseaux Emberiza schoeniclus
Bruant des roseaux
Emberiza schoeniclus chant
Bruant proyer Miliaria calandra
Bruant proyer
Miliaria calandra chant
Bergeronnette printanire Motacilla flava flava
Bergeronnette printanière
Motacilla flava flava cris
Phragmite des joncs Acrocephalus schoenobaenus
Phragmite des joncs
Acrocephalus schoenobaenus chant
Vanneau hupp Vanellus vanellus
Vanneau huppé
Vanellus vanellus chant
Sarcelle d't Anas querquedula
Sarcelle d'été
Anas querquedula chant
(avec Échasse blanche Himantopus himantopus)
Marouette ponctue Porzana porzana

Marouette ponctuée
Porzana porzana chant

Les Basses Vallées Angevines accueillent aussi une espèce mondialement menacée, le Râle des genêts. C'est l’une des principales zones de nidification en Europe. Les 330 couples recensés en 1994 représentent près du tiers de la population française (1 100 couples) sur un total de 2 000 en Europe communautaire. Or l'abandon progressif de l'activité agricole (déprise) et notamment de la fauche en fin de printemps et sa substitution par la plantation diffuse de peupliers menaçaient les habitats favoris de cette espèce. C'est pourquoi l'Union européenne a accordé son soutien financier à travers une action communautaire pour la nature ou LIFE, en vue de restaurer les habitats favorables au Râle des genêts dès 1991.

voir aussi le programme d’étude

Rle des gents Crex crex
Râle des genêts (photo L.-M. Préau)
chant 1 chant 2

La flore

Les relevés floristiques réalisés ces dernières années dans le cadre du volet « études » du programme communautaire, ont souligné l'intérêt botanique majeur des Basses Vallées Angevines, tant au plan national qu'européen. De tels exemples de prairies naturelles inondables couvrant d'aussi grandes superficies sont de plus en plus rares. Parmi les 250 espèces prairiales observées, une trentaine d'espèces remarquables présentent un réel intérêt patrimonial. Plusieurs sont protégées au niveau national ou régional, notamment la Gratiole officinale, l'Inule d'Angleterre, la Stellaire des marais et la Cardamine à petites fleurs.

Fritillaire pintade
Prairie à Fritillaires pintades
(photo L.-M. Préau)

La plus spectaculaire reste cependant la Fritillaire pintade, appelée localement « gogane », « coquelourde » ou « chaudron ». Les prairies des Basses Vallées Angevines possèdent deux principaux groupements végétaux remarquables : le groupement à Gratiole officinale et Œnanthe fistuleuse dans les secteurs les plus bas et le groupement à Séneçon aquatique et Œnanthe à feuilles de silaus un peu plus haut.

La répartition géographique de ces groupements dépend avant tout de la durée de submersion par les crues, la superposition des cartes de champs d'inondation et de la localisation des groupements végétaux, issue des études hydrauliques et botaniques, le confirme. L'exploitation dominante par fauche, suivie ou non d'un pâturage du regain, participe également à la préservation de ce patrimoine botanique d'exception.

 Les activités agricoles et touristiques

L'agriculture est l'élément qui au fil des siècles a créé ce paysage ouvert sur de vastes superficies. Les pratiques agricoles ancestrales, ici fauche après la mi-juin et pâturage en commun du regain, ont maintenu un milieu prairial à l'exceptionnelle richesse et motivé les agriculteurs et les communes qui restent très attachés au site. La populiculture est un phénomène récent, remontant aux années soixante-dix. La déprise agricole, le prix du foncier peu élevé et des avantages financiers et fiscaux ont parfois incité à planter des peupliers sur de vastes superficies, modifiant le paysage ainsi que l'intérêt tant faunistique que floristique du site. Les zones de frayères notamment pour les brochets et l'intérêt cynégétique de ces vallées ont largement contribué aussi à la renommée du site.
Le tourisme de nature aujourd'hui se développe principalement autour de la navigation fluviale et de la randonnée pédestre. De nombreux itinéraires de randonnée cheminant le long des rivières ont été aménagés récemment, avec l'aide des communes et du conseil général de Maine-et-Loire. Ce tourisme peut rester discret et s'intégrer parfaitement aux paysages des Basses vallées Angevines.

 Une action communautaire de protection de l'environnement

Pour préserver le site des Basses vallées Angevines, la Ligue pour la Protection des Oiseaux a lancé un programme d'actions communautaires pour l'environnement (ACE) en 1991, qui a reçu le concours financier de la Communauté européenne, du ministère de l'environnement, de la région des Pays-de-la-Loire, du département de Maine-et-Loire, du Conservatoire des rives de la Loire et de ses affluents et de l'agence de l'eau Loire-Bretagne. Ce programme, en complément d'une phase d'études inédites et d'évaluation de la valeur biologique des prairies inondables (faune et flore), vise d'abord à faire prendre conscience de l'importance écologique des Basses Vallées Angevines et des transformations irréversibles vers lesquelles elles pouvaient évoluer. Il a permis aussi, par des acquisitions et conventions de gestion, de soustraire les prairies situées dans les zones biologiques les plus riches à toute déprise agricole ou plantation de peupliers. À ce jour, la LPO est propriétaire de plus de 330 hectares répartis sur les secteurs clés et bien représentatifs du patrimoine botanique mis en évidence par les études menées dans les Basses Vallées Angevines. Ces parcelles sont louées aux agriculteurs locaux. Pour y maintenir des pratiques respectueuses du milieu naturel, quelque 135 hectares font l'objet de conventions particulières avec des exploitants qui n'autorisent les fauches qu'après le 25 juillet. Elles permettent ainsi le respect de l'avifaune nicheuse et notamment du Râle des genêts qui peut ainsi mener à bien sa première nichée et en refaire une deuxième. Le Râle des genêts n'est désormais plus l'oiseau mythique du site, il en est devenu un des éléments majeurs, valorisant tant les communes que le paysage.

La LPO a largement contribué à informer et sensibiliser le grand public et les scolaires à la nécessité de préserver ce site. Grâce à cette action, les Basses Vallées Angevines sont aujourd'hui reconnues et prises en compte dans les politiques d'aménagement du territoire engagées par les élus locaux. La démarche engagée dès 1990 par la LPO auprès des administrations a permis dans le même temps la mise en place d'une mesure agri-environnementale appelée OGAF-Environnement (opération groupée d'aménagement foncier) qui n'aurait pu aboutir sans le soutien actif de la Direction régionale de l'environnement Pays-de-la-Loire, la Direction départementale de l'agriculture et de la forêt et de la Chambre d'agriculture de Maine-et-Loire. Elle s'adresse aux exploitants, leur propose un cahier des charges respectueux du milieu et leur permet d'avoir droit à une compensation financière, plus ou moins élevée selon le niveau de contraintes imposées, en provenance de l'Union européenne (fonds agricole), de l'État français et du conseil général. En 1998, quelques 2 800 hectares font ainsi l'objet d'un contrat, ce qui a permis d'enrayer nettement la déprise agricole. Cette mesure initialement engagée en 1993 pour une période de 5 ans à été reconduite en 1998 (jusqu'en 2002) grâce aux résultats encourageants obtenus notamment en ce qui concerne le Râle des Genêts avec une augmentation du nombre de mâles chanteurs de 330 en 1994 à 470 en 1997.

plaquette Pelouses et prairies naturelles (8 pages A5)

plaquette les Prairies des Basses Vallées Angevines,
à destination des agriculteurs, réalisée par la LPO Anjou
et la Chambre d'agriculture de Maine-et-Loire,
elle présente essentiellement
l’évolution des valeurs fourragères des foins au cours de la saison,
ainsi que les modes de gestion pertinents pour chaque type prairial.
(8 pages A5, PDF, 1,2 Mo)

 

Le Râle des genêts : les nichées préservées des faucheuses.

Dès 1994, dans le cadre d'un programme européen d'action en faveur du Râle des genêts, la LPO, avec l'aide des agriculteurs, met en place une fauche respectueuse des oiseaux nicheurs. Cette « fauche sympa » qui part du centre de la parcelle vers l'extérieur, permet aux familles de Râles des genêts de fuir devant les faucheuses vers des zones refuges. Les suivis mis en place sur les Basses Vallées Angevines ont permis de sensibiliser tes agriculteurs et de garantir la survie d'un grand nombre de poussins.

les fauches dans les BVA
Les fauches dans les BVA
(photo Chr. Jolivet)

Dans le même temps, un zonage des boisements était réalisé afin de répondre au souci de préserver les grands ensembles homogènes des Basses Vallées Angevines. En n'autorisant les plantations de peupliers que dans certains secteurs, cette réglementation des boisements est une première en France. La France a par ailleurs désigné site RAMSAR en 1995 les Basses Vallées Angevines au titre de la convention internationale sur la protection des zones humides.
Grâce à l'action menée par la LPO et ses partenaires, l'écosystème des Basses Vallées Angevines est aujourd'hui préservé. Les résultats déjà obtenus sont exemplaires et devraient permettre de maintenir et encourager les mesures de protection de ce site.

Ce programme a bénéficié du concours financier :
de l'Union européenne,
du ministère de l'environnement,
de la région des Pays-de-la-Loire,
du Conservatoire régional des rives de la Loire,
du conseil général de Maine-et-Loire,
de l'agence de l'eau Loire-Bretagne,
du WWF,
et des donateurs de la LPO.